Santé Tunisie: Mise à mort annoncée d’un service public

Peur, J’ai peur… l’un des fondements de la république vacille dans l’indifférence quasi- générale. La santé publique tant  humiliée,  outragée, agressée par le passé, qu’on croyait enfin libérée après la révolution, se trouve prise sous des tirs croisés.

Les agressions contre les médecins, notamment aux urgences se multiplient, les dégradations et destruction de locaux et de matériel chèrement acquis font partie désormais des banalités qu’on relègue aux pages intérieurs des faits divers.

Le tout se passe dans un « silence assourdissant » d’un ministère de tutelle, passé maître dans l’art de l’esquive, n’osant même pas assumer ses responsabilités les plus élémentaires pour protéger ses administrés quotidiennement agressés en portant plainte contre les coupables.

Ce ministère qui a beau changer de titulaire, reste au mieux impuissant et au pire complice de cette dégradation en y rajoutant une pincée de cynisme lorsque l’ancienne ministre a traité de non patriotes les jeunes médecins refusant de cautionner une politique populiste et notoirement inefficace de sous poudrage dans les régions.

Même le cri de détresse lancé à la place Med Ali il y a quelques jours par le syndicat des médecins de la santé publique et le syndicat des internes et des résidents, a été totalement inaudible, couvert par le brouhaha des discussions passionnées des leaders de l’UGTT cherchant à se convertir en chantres de la politique politicienne pour s’assurer un avenir immédiat de « constituants ».

Le ras-le-bol général qui secoue actuellement les services des urgences dans les hôpitaux de l’intérieur et dans les hôpitaux universitaires est symptomatique de l’agonie dans la douleur d’un système public de la santé qui, après être écorché vif par l’ancien régime, ne suscite plus qu’au mieux la compassion impuissante des « bien- pensants ».

Même la lueur d’espoir entrevue au lendemain de la révolution avec des déclarations d’intention louables des responsables des différents partis politiques n’était pas suffisante pour éclaircir la vision de l’avenir de milliers d’acteurs de la santé publique.

L’espoir suscité par cette folle épopée vécue à la mi-janvier, où se mélangeait les images des médecins et infirmiers des urgences de l’hôpital de Kasserine accueillant les blessés en pleurant et en chantant l’hymne national, aux images des ambulances du SAMU hurlant sous les balles à Tunis, Sousse, Nabeul, Sfax, Bizerte…

Ces images montrant des médecins et des infirmiers bravant le feu pour tout simplement faire leur devoir vis-à-vis du citoyen ont laissé place à des images de désolation d’hôpitaux saccagés et de médecins et para- médicaux blessés aussi bien dans leur chair que dans leur âme.

Cet espoir, sorti du ventre fécond de la révolution, faisant croire au rêve de reconstruire un service public de santé performant et exclusivement au service du citoyen, s’éloigne de plus en plus sous les coups de boutoir aussi bien des décideurs qui n’assument plus que des utilisateurs qui détruisent et agressent ceux qui les soignent.

Vision pessimiste ? Nul doute, puisque même ceux qui aspirent à gouverner le pays s’y mettent aussi pour accélérer la déchéance du service public de santé. Ainsi, un parti que les sondages disent gagnant dans les prochaines élections et qui vient de sortir son programme cette semaine, propose ni plus ni moins de revoir le financement de la santé publique en permettant aux associations caritatives de construire et de gérer des hôpitaux « associatifs ».

Cette proposition, présentée comme un effort d’appoint pour l’état, consacre, en fait, le désengagement de l’état des dépenses de la santé au profit des associations civiles. Il s’agit, ni plus ni moins, de la mise à mort progressive du secteur public en matière de santé, à l’image du modèle libanais (au mieux) et du modèle égyptien (au pire). Cette mesure va avoir pour conséquence immédiate de mettre en concurrence les structures publiques appauvries avec des structures « para publiques » financées par des associations caritatives (on devine facilement les sources de la manne financière).

C’est la porte ouverte au clientélisme: tu vote pour moi- je te donne accès aux soins, tu ne vote pas pour moi- je ferme les vannes et l’hôpital « associatif » coule. On arrivera à terme à des hôpitaux « politiquement sectaires ». Même le fait de construire un hôpital et de le mettre à la disposition des autorités publiques serait dangereux pour l’égalité de l’accès aux soins. Ainsi, la région ou la ville qui vote majoritairement pour ce parti sera récompensée par un hôpital flambant neuf construit par une association caritative. Le financement des structures de la santé doit être obligatoirement transparent : à service public, financement public et à service privé, financement privé.

Pauvre santé publique, cheval fier enfourché par le pouvoir politique dans les premières années de l’indépendance, cheval usé jusqu’à l’agonie par le régime déchu, cheval que les «aspirants maîtres» du pays comptent achever. EspaceManager